Longtemps, Maurice s’est contemplée dans le miroir flatteur de ses lagons turquoise et de ses plages de sable blanc. Ce décor de carte postale, allié à une culture insulaire d’une rare richesse, a fait du tourisme le pilier structurant d'économie l’île qui a franchi le seuil des 1,43 million de visiteurs. Mais pour le Dr Christian Lefèvre, directeur général du tour opérateur Coquille Bonheur, l’heure n’est plus à l’autosatisfaction.
Derrière les performances impressionnantes de Maurice, une interrogation majeure émerge : jusqu’où ce modèle fondé sur la croissance continue des arrivées peut-il tenir ? S’appuyant sur de récents travaux de la Harvard Business School et de la Harvard Kennedy School, le Dr Christian Lefèvre rappelle que le succès touristique ne se mesure plus seulement au volume de visiteurs, mais à la valeur créée pour les communautés locales, les écosystèmes et l’économie nationale. Cette lecture marque un tournant : la performance ne peut plus être uniquement quantitative, elle doit être qualitative et durable.
Pendant des décennies, la croissance touristique mauricienne s’est appuyée sur une logique simple : plus de visiteurs signifie plus de recettes. Cette stratégie a permis de générer d’importantes retombées économiques, de soutenir l’emploi et d’attirer des investissements étrangers. Mais elle a également produit des externalités négatives de plus en plus visibles : surconcentration sur le littoral, dégradation des récifs coralliens, pression accrue sur les ressources en eau et en énergie. La pandémie de Covid-19 a agi comme un révélateur. L’arrêt brutal des flux touristiques a mis en lumière la vulnérabilité d’un modèle trop dépendant du volume. Parallèlement, l’accélération du dérèglement climatique impose une remise en question profonde. Dans ce contexte, le Dr Lefèvre plaide pour l’adoption d’un modèle HVLI (« high-value, low-impact »), privilégiant des visiteurs à forte contribution économique et à faible empreinte écologique.
Pour cet opérateur touristique bien connu, il ne s’agit pas d’un simple repositionnement marketing, mais d’une nécessité stratégique pour préserver l’authenticité et l’attractivité de la destination. « La durabilité demande comment faire moins de mal. La régénération demande comment laisser la destination meilleure qu’on ne l’a trouvée », souligne-t-il. Cette vision implique de passer d’une logique de limitation des dégâts à une approche proactive de restauration et de valorisation des écosystèmes. Au cœur de cette transformation figure le concept de Création de Valeur Partagée (CSV), théorisé par Michael Porter. Loin d’une simple responsabilité sociale, le CSV propose d’intégrer les enjeux sociaux et environnementaux dans la stratégie même de l’entreprise. Appliqué au tourisme mauricien, cela signifie favoriser les circuits courts, soutenir les agriculteurs locaux, financer la restauration des récifs ou encore investir dans la formation des jeunes aux métiers qualifiés de l’hôtellerie.
Cette approche crée un cercle vertueux : les entreprises renforcent leur compétitivité tout en consolidant le tissu économique local. Le tourisme devient alors un levier de développement inclusif, plutôt qu’un facteur d’épuisement des ressources. Au-delà de la transformation qualitative du tourisme de loisirs, l’émergence du « bleisure travel » et du nomadisme digital ouvre de nouvelles perspectives. Ces voyageurs hybrides, mêlant travail et découverte, ou installés temporairement pour télétravailler, offrent un potentiel économique important et plus stable tout au long de l’année. Pour capter ces flux, Maurice devra adapter ses infrastructures : espaces de coworking, hébergements de moyenne durée, connectivité haut débit, y compris hors des centres traditionnels. Et le Dr Christian Lefèvre de conclure qu'à la croisée de l’ambition économique et de la responsabilité environnementale, l’île se trouve aujourd’hui face à un choix stratégique. En passant du volume à la valeur, elle pourrait consolider un modèle touristique résilient, inclusif et durable, capable de préserver ses lagons et d’assurer sa prospérité à long terme.
